Pauvre? Vous croyez que mon maître est pauvre, parce que ses contrevents vont choir au premier orage, parce que son mur chancelle, et que les vitres n'empêchent plus la bise d'entrer?

 

Détrompez-vous , mon maître est riche. Ne voyez vous pas qu'il a, fidèle et fourrée d'hermine, lumière d'un logis sans feu, chaleur d'un lit sans duvet, qu'il a sur sa fenêtre ce bien inestimable, cet éclatant démenti: une chatte blanche ??

La Shâh

 

Fut-il jamais une plus magnifique Shâh?

 

Ardoisée le matin, elle devient pervenche à midi,

 

Et s'irise de mauve, de gris perle, d'argent et d'acier,

 

Comme un pigeon au soleil....

 

Le soir, elle se fait , ombre , fumée , nuage....

 

  

 

Le matou

 

Je suis le matou. Je mène la vie inquiète de ceux que l'amour créa pour son dur service. Je suis solitaire et condamné à conquérir sans cesse, et sanguinaire par nécessité. Je me bats comme je mange, avec un appétit méthodique, et tel qu’un athlète entraîné, qui vainc sans hâte et sans fureur.

C'est le matin que je rentre chez vous. Je tombe avec l’aube, et bleu comme elle, du haut de ces arbres nus, où tout à l’heure je ressemblais à un nid dans le brouillard. Ou bien, je gIisse sur le toit incliné, jusqu’au balcon de bois; je me pose au bord de votre fenêtre entrouverte, comme un bouquet d'hiver ; respirez sur moi toute la nuit de décembre et son parfum de cimetière frais ! Tout à l'heure, quand je dormirai, ma chaleur et la fièvre exhaleront l'odeur des buis amers, du sang séché, le musc fauve...

Car je saigne, sous la charpie soyeuse de ma toison. Il y a une plaie cuisante à ma gorge, et je ne lèche même pas la peau fendue de ma patte. Je ne veux que dormir, dormir, dormir, serrer mes paupières sur mes beaux yeux d’oiseau nocturne, dormir n’importe où, tombé sur le flanc comme un chemineau, dormir inerte, grumeleux de terre, hérissé de brindilles et de feuilles sèches, comme un faune repu....

Je dors, je dors... Une secousse électrique me dresse parfois, - je gronde sourdement comme un tonnerre lointain, - puis je retombe....Même à l'heure où je m'éveille tout à fait, vers la fin du jour, je semble absent et traversé de rêves ; j’ai l’oeil vers Ia fenêtre, l’oreille vers la porte...

Hâtivement lavé, raidi de courbatures, je franchis le seuil, tous les soirs à la même heure, et je m'éloigne, tête basse, moins en élu qu'en banni ... Je m'éloigne, balancé comme une pesante chenille, entre les flaques frissonnantes, en couchant mes oreilles sous le vent. Je m'en vais, insensible à la neige. Je m'arrête un instant, non que j'hésite, mais j’écoute les rumeurs secrètes de mon empire, je consulte l'air obscur, j’y lance, solennels, espacés, lamentables, les miaulements du matou qui erre et qui défie. Puis, comme si le son de ma voix m'eût soudain rendu frénétique, je bondis... On m'aperçoit un instant sur le faîte d'un mur, on me devine là-haut, rebroussé, indistinct et flottant comme un lambeau de nuée - et puis on ne me voit plus...

Les nuits d’amour sont longues ... Je demeure a mon poste, dispos, ponctuel et morose. Ma petite épouse délaissée dort dans sa maison. Elle est douce et bleue, et me ressemble trop. Ecoute-t-elle, du fond de son lit parfumé, les cris qui montent vers moi ? Entend-elle, rugi au plus fort d'un combat par un mâle blessé, mon nom de bête, mon nom ignoré des hommes ?

Oui, cette nuit d'amour se fait longue. Je me sens triste et plus seul qu’un dieu... Un souhait innocent de lumière, de chaleur, de repos traverse ma veille laborieuse... Qu’elle est lente à pâlir, l'aube qui rassure les oiseaux et disperse le sabbat des chattes en délire ! Il y a beaucoup d'années déjà que je règne, que j'aime et que je tue... Il y a très longtemps que je suis beau... Je rêve, en boule, sur le mur glacé de rosée ... J’ai peur de paraître vieux.

 

 

La paix chez les bêtes

 

 

 

Poum  

 

Je suis le diable. Le diable. Personne n'en doit douter.IL n'y a qu'à me voir, d’ailleurs. Regardez-moi, si vous l'osez! Noir, d’un noir roussi par les feux de la géhenne.les yeux vert poison, veinés de brun, comme la fleur de la jusquiame. J’ai des cornes de poils blancs, raides, qui fusent hors de mes oreilles, et des griffes, des griffes, des griffes. Combien de griffes? Je ne sais pas. Cent mille, peut-être. J’ai une queue plantée de travers, maigre, mobile, impérieuse, expressive- pour tout dire, diabolique.

 

Je suis le diable, et non pas un simple chat.Je ne grandis pas. L’écureuil, dans sa cage ronde, est plus gros que moi.JE mange comme quatre, comme six-JE n'engraisse pas.

 

J'ai surgi, en mai, de la lande fleurie d'œillets sauvages et d’orchis mordorés. J’ai paru au jour, sous l'apparence bénigne d'un chaton de deux mois. Bonnes gens! Vous m'avez recueilli, sans savoir que vous hébergiez le dernier démon de cette Bretagne ensorcelée."Gnome", "Poulpiquet","Kornigaret","Korrigan", c’est ainsi qu’il fallait me nommer, et non «Oum»! Cependant, j'accepte pour mien ce nom parmi les hommes, parce qu'il me sied.

 

"Poum", le temps d'une explosion, et je suis là, jailli vous ne savez d'où."Poum" j'ai cassé, d'un bond exprès maladroit, le vase de Chine, et "Poum!" me voilà collé, comme une pieuvre noire, au museau blanc du lévrier, qui crie avec une voix de femme battue..."Poum!" parmi les tendres bégonias prêts à fleurir, et qui ne fleuriront plus..."Poum!"Au beau milieu du nid de pinsons, qui pépiaient, confiants, à la fourche du sureau..."Poum!" dans la jatte de lait, dans l'aquarium de la grenouille, et "Poum !" enfin, sur l'un de vous.

 

Ce soir, tandis que le jardin arrosé sent la vanille et la salade fraîche, vous errez, épaule contre épaule, heureux de vous taire, d’être seuls, de n'entendre sur le sable, quand vous passez tous deux, que le bruit d'un seul pas...

 

Seuls? De quel droit? Cette heure m'appartient. Rentrez! La lampe vous attend. Rendez-moi mon domaine, car rien n'est vôtre, ici, dès la nuit close. Rentrez !ou bien "Poum!" je jaillis du fourré, comme une longue étincelle, comme une flèche invisible et sifflante.

 

Faut-il que je frôle et que j'entrave vos pieds, mou, velu, humide, rampant, méconnaissable?...Rentrez ! Le double feu vert de mes prunelles vous escorte, suspendu entre ciel et terre, éteint ici, rallumé là. Rentrez en murmurant:<> pour excuser le frisson qui désunit vos lèvres et desserre vos mains enlacées. Fermez les persiennes, en froissant le lierre du mur et l'aristoloche.

 

Je suis le diable, et je vais commencer mes diableries sous la lune montante, parmi l'herbe bleue et les roses violacées.JE conspire contre vous, avec l'escargot, le hérisson, la hulotte, le sphinx lourd qui blesse la joue comme un caillou.

 

Et gardez-vous, si je chante trop haut, cette nuit, de mettre le nez à la fenêtre: vous pourriez mourir soudain de me voir, sur le faîte du toit, assis tout noir au centre de la lune .

 

La paix chez les bêtes

 

  

 

 

 

Le petit chat noir

 

 

 

J'ai peu vécu de la vie terrestre, où j'étais noir. Noir entièrement, sans tache blanche au poitrail, ni étoile blanche au front. Je n'avais même pas ces trois où quatre poils blancs, qui poussent aux chats noirs dans le creux de la gorge, sous le menton. Robe rase, mate, drue, queue maigre et capricieuse, l'oeil oblique et couleur de verjus, un vrai chat noir.

 

Mon plus lointain souvenir remonte à une demeure où je rencontrai, venant à moi du fond d'une salle longue et sombre, un petit chat blanc. Quelque chose d'inexplicable me poussa au devant de lui, Et nous nous arrêtâmes nez à nez .Il fit un saut en arrière, et je fis un saut en arrière en même temps. S i je n'avais pas sauté ce jour- là, peut-être vivrais-je encore dans le monde des couleurs, des sons et des formes tangibles...

 

Mais je sautai, et le chat blanc crut que j'étais son ombre noire. En vain j'entrepris, par la suite, de le convaincre que je possédais une ombre bien à moi. Il voulait que je fusse que son ombre, et que j'imitasse sans récompense tous ses gestes. S'il dansait, je devais danser, et boire s'il buvait, manger s'il mangeait, chasser son propre gibier. Mais je buvais l'ombre de l'eau, et je mangeais l'ombre de la viande, et je me morfondais à l'affût sous l'ombre de l'oiseau...

 

Le chat blanc n'aimait pas mes yeux verts, qui refusaient d'être l'ombre de ses yeux bleus.IL les maudissait, en les visant de la griffe. Alors, je les fermais, et je m'habituais à ne regarder que l'ombre qui régnait derrière mes paupières.

 

Mais, c'était là, une pauvre vie pour un petit chat noir. Par les nuits de lune je m'échappais et je dansais faiblement devant le mur blanc, pour me repaître de la vue d’une ombre mienne, mince et cornue, à chaque lune plus mince, et encore plus mince, qui semblait fondre...

 

C'est ainsi que j'échappai au petit chat blanc. Mais mon évasion est une image confuse. Grimpai-je le long du rayon de lune? Me cloîtrai-je à jamais derrière mes paupières verrouillées? Fus-je appelé par l'un des chats magiques qui émergent du fond des miroirs? Je ne sais. Mais désormais le chat blanc croit qu'il a perdu son ombre, la cherche, et longuement l'appelle. Mort, je ne goûte pourtant pas le repos, car je doute. Peu à peu, s'éloigne de moi la certitude que je fus un vrai chat, et non pas l'ombre, la moitié nocturne, le noir envers du chat blanc.

 

  

 

La chatte au miroir

 

Est-elle plus jolie que moi? Je ne crois pas. D’ailleurs quelle chatte est plus jolie que moi? Je voudrais regarder cette intruse à loisir, pendant qu'elle me tourne le dos. Mais chaque fois, juste à ce moment -là, juste en même temps que moi...Elle se retourne et me regarde.

 

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